
On imagine souvent le “no buy month” comme un défi un peu austère, réservé aux ultra-disciplinés. En réalité, c’est plutôt un révélateur : de nos automatismes, de notre rapport à la pression sociale… et de ce que l’économie numérique fait à notre cerveau quand il est fatigué.
Un chiffre met tout de suite l’ambiance : en France, près des deux tiers des Français déclarent avoir acheté “de manière impulsive” récemment, et ça grimpe à 78% chez les 18–34 ans, selon une étude YouGov menée en 2022 (relayée par la presse).
Ajoutez à ça le contexte des dernières années, une inflation moyenne annuelle à 5,2% en 2022, 4,9% en 2023, puis un reflux à 2,0% en 2024, et on comprend pourquoi beaucoup ont eu, à un moment, l’impression de “subir” leur panier.
Alors, si on se force pendant un mois à ne faire que des achats de première nécessité, qu’est-ce qui se passe concrètement ? Est-ce qu’on économise vraiment, ou est-ce qu’on déplace juste le problème ?
Un mois “no buy” : les premiers effets sont moins financiers que mentaux
Les premiers jours, ce qui frappe, ce n’est pas tant l’argent “qui reste” que l’espace mental qui se libère. Moins de micro-décisions (“je le prends ? je le prends pas ?”), moins de scroll qui se termine en panier, moins de petites justifications intérieures (“c’est un petit prix donc ça compte pas”). Et cette fatigue décisionnelle, on la sous-estime.
Ce qui est intéressant, c’est que l’achat compulsif est rarement une histoire de besoin. Il ressemble plutôt à une réponse rapide à une émotion : stress, ennui, excitation, petite récompense après une journée moyenne. Dans la même veine, l’étude YouGov/ParcelLab évoquée en 2022 montrait que l’impulsion est très fréquente, surtout chez les jeunes adultes.
Du coup, un mois sans achats “plaisir” ne supprime pas le besoin de réconfort… il oblige à le trouver ailleurs. Et là, on voit vite si on a d’autres “boutons” disponibles : sport, cuisine, sorties low-cost, appels aux proches, ou même juste le fait de dormir correctement (oui, ça joue plus qu’on ne veut l’admettre).
Petite transition au passage : une fois l’effet “détox” installé, on se heurte au vrai sujet. Pas nos envies, mais l’environnement qui les fabrique.
Le piège n’est pas la faiblesse : c’est l’architecture des achats
Faire un mois sans achats compulsifs, c’est aussi découvrir à quel point la consommation moderne est conçue pour être frictionless. Moins il y a de friction, plus l’achat devient un réflexe. Et sur les réseaux sociaux, c’est particulièrement visible : une étude GoDaddy (2024) indique que seuls 9% de la Gen Z et 12% des millennials planifient leurs achats sur les réseaux à l’avance.
Autrement dit : on n’achète pas “après réflexion”, on achète “pendant qu’on ressent quelque chose”.
Deuxième couche : la promo permanente. Une enquête Oney/CSA sur les comportements d’achat en 2024 explique que beaucoup réservent leurs achats plaisir aux périodes de promotions, et que la restriction budgétaire reste très présente (70% envisagent de continuer à se restreindre).
Ce n’est pas juste “les gens font attention”, c’est aussi que le marché s’est habitué à vendre l’idée qu’acheter au bon moment, c’est presque une compétence.
Troisième couche, plus discrète : le paiement fractionné. Dans la même enquête, 36% des Français envisagent d’utiliser le paiement fractionné dans l’année à venir pour certains achats.
Et là, on touche un point un peu paradoxal : ça peut aider à lisser un budget… mais ça peut aussi anesthésier le prix réel. Quand une dépense devient “quatre fois 25 €”, elle perd une partie de son poids psychologique. Et ça, pendant un “no buy month”, on le ressent vite : on redécouvre le prix entier des choses, sans l’effet “petite mensualité”.
Après le défi : soit on rebondit, soit on change de règles
Le risque classique, c’est le “rebond” : un mois de restriction, puis une semaine de “je me rattrape”. Ce n’est pas de l’échec moral, c’est de la mécanique. Si on ne change que le comportement sans changer le système (notifications, applis, tentations, normes sociales), le système gagne souvent à la fin.
Ce qu’on observe chez ceux qui en tirent quelque chose, c’est plutôt un changement de règles, pas un changement de volonté. Par exemple : se laisser un budget “plaisir” fixe dès le début du mois, instaurer 48 heures de délai pour tout achat non essentiel, supprimer les apps qui transforment l’ennui en vitrine, ou décider que les achats “relooking” se font uniquement en seconde main. Ce n’est pas spectaculaire, mais c’est stable.
Et au fond, le meilleur bénéfice est peut-être celui-là : on passe de “j’achète parce que j’ai envie” à “j’achète parce que j’ai choisi”. Dans une période où les prix ont beaucoup bougé ces dernières années, cette sensation de choix redevient une forme de pouvoir.
Conclusion
Un mois sans achat compulsif, ce n’est pas une punition. C’est un audit personnel, à la fois économique et émotionnel, qui met en lumière nos déclencheurs et la manière dont le commerce digital sait les activer.
La vraie question, après les 30 jours, n’est donc pas “est-ce que je peux continuer comme ça ?”, mais plutôt : quelles règles simples je peux garder pour que mes achats redeviennent des décisions, pas des réflexes ?
Et toi, si tu devais garder une seule règle après ce mois :délai de 48h, budget plaisir, désabonnement des newsletters, ou autre, ce serait laquelle ?